« Si notre travail vous permet de créer de la valeur, appréciez-nous à notre juste valeur. » Les musiciens présents à l’Assemblée Générale de la communauté CISAC affirment qu’ils sont prêts à travailler avec le secteur de l’IA mais pas à se faire marginal
L’Assemblée Générale 2026 de la CISAC à Paris marquait le centenaire de l’organisation mais n’a pas laissé de place à la nostalgie, s’appliquant plutôt à tirer les leçons du passé pour mieux faire face à l’avenir.
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La journée a commencé par le discours d’ouverture de Björn Ulvaeus, Président de la CISAC et cofondateur d’ABBA. Il a mis en avant l’importance esthétique et émotionnelle de la créativité humaine et a partagé ses réflexions sur la façon dont l’IA générative, le thème phare de la journée, doit ou plutôt ne doit pas jouer un rôle dans ce domaine.
« Est-il important de savoir d’où vient l’art ? », a-t-il demandé de manière rhétorique. « Si un morceau de musique vous émeut profondément et touche en vous quelque chose de vrai, est-ce important de savoir si c’est un humain qui l’a créé ? Si vous fermez les yeux et qu’il éveille quelque chose en vous, une vague de tristesse, de joie ou de nostalgie, et que vous découvrez a posteriori qu’il a été assemblé par une machine, est-ce que cela change quelque chose à ce que vous avez ressenti ? Est-ce que ça l’efface ? »
Tel est le nœud du débat philosophique autour de l’IA, une technologie que Björn Ulvaeus dit utiliser lui-même pour écrire des chansons, soulignant qu’il s’agit d’un « outil fantastique » qui « ouvre de nouvelles perspectives et (l’)aide à explorer certaines idées plus rapidement ». Il a réaffirmé qu’il ne veut pas rejeter cette technologie mais qu’il est nécessaire de réfléchir aux conditions qui doivent l’entourer.
« La créativité humaine va au-delà de la simple expression », a-t-il argumenté. « C’est un témoignage. Un vécu. Une chanson n’est pas juste un produit. C’est une évidence. »
L’IA, a-t-il souligné, est basée sur le langage et peut « faire mieux que de nombreux humains », mais la musique est un art qui va au-delà du langage et exprime quelque chose qui bien plus loin que les mots. Voilà, a-t-il affirmé en paraphrasant le philosophe Yuval Noah Harari, un territoire que l’IA « ne peut pas entièrement coloniser ».
Il a salué la décision récente du gouvernement britannique de renoncer, après les actions de lobbying du secteur de la création, à une proposition qui aurait exigé que les créateurs choisissent expressément que leurs œuvres ne soient pas exploitées par l’IA (système d’opt-out). Il a ensuite évoqué la décision imminente qui doit intervenir dans le procès opposant la GEMA à Suno à Munich, qui sera selon lui d’une importance cruciale. « Si Suno gagne, tous les accords de licence liés à la musique générée par IA s’effondrent », a-t-il mis en garde. « S’il perd, l’octroi de licences devient la règle universelle. C’est un moment clé dans l’histoire et nous nous trouvons exactement à la croisée des chemins. »
Pour conclure, il a rappelé les défis à venir et pourquoi il est essentiel que le secteur de la création garantisse que les créateurs puissent travailler avec la technologie sans se faire phagocyter par elle. « Ce que nous ferons dans les prochaines années déterminera si, quand la situation va se stabiliser, il y aura toujours un écosystème dans lequel les créateurs humains peuvent continuer à exister, à gagner leur vie et à transmettre une part d’eux-mêmes aux générations futures, que ce soit en collaborant avec l’IA ou pas », a-t-il affirmé. « Voilà notre mission. Comme cela l’a toujours été. »
Le pouvoir et l’importance de la créativité humaine figuraient aussi au cœur du discours de Vicco, autrice-interprète espagnole, et plus particulièrement les répercussions de l’économie du streaming. « Nous passons énormément de temps à essayer de toucher notre public et à créer des chansons qui nous transcendent », a-t-elle déclaré. « La concurrence est grande et les ressources disponibles énormes. Mais aujourd’hui, nous dépendons des algorithmes et, même quand nous parvenons à obtenir un grand nombre de streams, ces milliers, voire ces millions d’écoutes nous rapportent des revenus infimes. »
Et maintenant, tout cela est menacé « si nous permettons que les œuvres de millions de créateurs soient utilisées sans autorisation, sans transparence et sans rémunération pour alimenter des systèmes d’IA à but purement lucratif ». L’IA en soi n’est pas le problème le plus épineux, a-t-elle déclaré, soulignant que de nombreux musiciens l’utilisent activement. Le plus important, c’est la façon dont cette technologie est mise en œuvre et réglementée.
« Elle fait partie de notre processus créatif mais nous avons aussi besoin de règles, de transparence et de l’autorisation des personnes concernées. Nous avons besoin du progrès technologique, à condition de respecter ceux qui permettent à la culture d’exister », a-t-elle soutenu avec force.
Daren Tang, Directeur Général de l’OMPI, a ouvert son allocution vidéo en jouant « Stardust » d’Hoagy Carmichael au piano, informant l’assemblée que ce titre de 1927 était la chanson la plus jouée de l’histoire avant la sortie de « Yesterday », des Beatles, en 1965. Voilà comment il a voulu rendre hommage au solide partenariat mis en place entre son organisation et la CISAC pour protéger le droit d’auteur et collaborer sur des projets visant à aider les artistes à faire connaître leur art partout dans le monde.
« Continuons à célébrer le rôle des créateurs humains, le rôle des émotions humaines, et la façon dont l’humain apporte de la beauté dans ce monde », a-t-il déclaré. « Au cours du siècle qui vient, l’OMPI restera fermement aux côtés de la CISAC pour garantir que les créateurs humains, la musique créée par des êtres humains et la créativité humaine restent au cœur du système économique et du système de protection de la propriété intellectuelle, et que la technologie est à notre service et non l’inverse. »
Dean Ormston, Président du conseil d’administration de la CISAC et Directeur Général d’APRA AMCOS, est revenu sur l’importance que le secteur de la création s’exprime d’une seule et même voix pour que les responsables politiques du monde entier écoutent les créateurs, leurs besoins et leurs inquiétudes. « L’Engagement de Paris adopté ici aujourd’hui est la promesse que nous faisons aux futures générations de créateurs en chair et en os », a-t-il expliqué. « Pour donner corps à cet engagement, nous élevons aujourd’hui uniformément notre voix pour soutenir le projet de loi Darcos et enjoignons la France d’adopter ce texte sans retard et d’instaurer ainsi une présomption d’utilisation des contenus culturels par les plateformes d’IA. »
Profitant du centième anniversaire de l’organisation, Gadi Oron, Directeur Général de la CISAC, a souligné à quel point les problématiques qui ont conduit à la création de la CISAC il y a cent ans sont encore d’actualité aujourd’hui ; seules les technologies ont changé. Le film Le chanteur de jazz est sorti l’année qui a suivi la naissance de la CISAC et, comme il utilisait la synchronisation audio, Hollywood a prétendu que le film ne pouvait pas donner lieu au paiement de droits d’auteur pour la musique, car il s’agissait d’une nouvelle œuvre créative.
« Nous entendons les mêmes arguments aujourd’hui mais, cette fois, de la part des entreprises d’intelligence artificielle », a-t-il relevé. « Elles prétendent qu’aucun paiement n’est dû aux ayants droit pour les œuvres créatives, parce que le produit de l’IA est tansformatif. Tout comme les sociétés cinématographiques de la fin des années 1920, les entreprises d’IA prétendent qu’elles ont créé quelque chose de neuf. Elles veulent pouvoir utiliser les contenus créatifs, mais elles ne veulent pas payer pour le faire. Elles entendent générer des bénéfices grâce à l’utilisation de créations humaines, mais elles comptent bien garder tous ces bénéfices pour elles-mêmes. »
Gadi Oron a affirmé que les créateurs devaient être ouverts aux changements et s’adapter aux nouvelles réalités du marché, mais il n’en reste pas moins que leurs droits doivent continuer à être protégés. « L’avenir de la créativité ne sera pas dicté par des algorithmes ni écrit par des machines ; il sera écrit par des créateurs humains », a-t-il affirmé. « Ensemble, il nous incombe de garantir que leur voix, leurs droits et leur créativité continuent à façonner notre monde pour les cent prochaines années. »
Mihaly Ficsor, ancien Directeur Général adjoint de l’OMPI, a parlé de la difficulté de déterminer l’origine des données de sortie (outputs) de l’IA générative, en particulier quand cette question se heurte à la doctrine du libre marché dans certains pays.
« Pourrait-il y avoir un traité de l’OMPI sur l’IA et à quoi pourrait-il ressembler ? », a-t-il demandé. « Je pense que les chances sont faibles pour diverses raisons. L’ambiance à l’OMPI est un peu trop politisée et idéologisée. Ce sont les aspects liés à la compétitivité qui priment. En effet, dans certains pays, le droit d’auteur est juste vu comme un geste en faveur des auteurs, et comme quelque chose de pas si important. Nous devons faire face à une concurrence économique et politique. »
Son intervention a été suivie par le débat IA et créativité humaine : le point de vue des créateurs. Simon Franglen, créateur de musique, a fait part de sa crainte de voir des générations entières de créateurs de musique disparaître si l’on permet à l’IA générative d’inonder les plateformes Internet, car il deviendra aussi difficile de s’y retrouver que de trouver une aiguille dans une meule de foin. « S’il y a cent millions de morceaux de musique insipide sur le dessus de la pile, alors il sera beaucoup plus difficile de trouver des titres comme Kind Of Blue, Helter Skelter ou Le sacre du printemps », a-t-il prévenu.
Il a également signalé que l’IA affecte déjà négativement les secteurs de la musique d’ambiance et de la musique préenregistrée. « Un autre grand problème pour moi est qu’elle va complètement réduire à néant le dernier tiers de mes revenus dans les deux à trois ans », a-t-il déploré, soulignant que ces secteurs ont longtemps constitué un bon terrain d’entraînement et une première source de revenus pour les compositeurs. « À mes débuts, j’ai commencé par écrire des jingles, de la musique commerciale ou à composer pour des émissions pour enfants. C’était une activité essentielle pour moi car, les dix premières années de ma carrière sont celles où j’ai appris mon métier de compositeur, mais cela n’a été possible que parce que j’ai été payé pour me permettre d’apprendre. »
Jacopo Ettorre, auteur-compositeur, s’est montré moins alarmiste. « Je n’ai pas tellement peur de l’IA », a-t-il affirmé. « Bien sûr, nous devons la réglementer et l’encadrer. Mais, d’un autre côté, c’est un nouvel outil et, que ce soit avec les synthés, les samplers ou les ordinateurs, les musiciens se sont toujours amusés avec les nouveaux outils. »
Yvonne Chaka Chaka, musicienne et Vice-Présidente de la CISAC, a entonné une chanson pour faire valoir un argument essentiel sur l’importance des créateurs humains : « L’IA ne connaît pas la spontanéité », a-t-elle fait remarquer. L’IA est performante pour reproduire quelque chose, a-t-elle admis, « mais elle ne doit jamais compromettre la créativité humaine », insistant sur la nécessité de mettre en place un cadre législatif pour garantir que « les géants de la tech ne sont pas juste là pour faire du profit sur le dos des créateurs. »
Selon Ángeles González-Sinde, créatrice audiovisuelle et elle aussi Vice-Présidente de la CISAC, l’IA pose un problème économique du fait que, si elle est utilisée sans garde-fous, elle menace les moyens de subsistance des musiciens. Elle a ajouté qu’une bataille à la fois idéologique et sémantique est en train de se jouer : « [Les entreprises technologiques] essaient de nous vendre l’idée que s’opposer à l’IA, c’est s’opposer au progrès et à l’innovation, le mot magique pour ouvrir toutes les portes auprès des responsables politiques et des institutions qui portent l’innovation aux nues – mais cette innovation est aux mains d’entreprises privées », a-t-elle rappelé. « Le but de ces entreprises privées est de gagner de l’argent et, bien sûr, elles le font en menaçant directement nos droits. »
Pour prendre le contre-pied, les musiciens doivent être impliqués dans toutes les discussions qui les concernent. « Il y a une chose très importante, et ce n’est pas le cas pour l’instant, c’est que les créateurs doivent être présents autour de la table où ces décisions sont prises », a-t-elle insisté.
Récemment élu à la Vice-Présidence de la CISAC, le chanteur, musicien et auteur-compositeur Youssou N’Dour a prévenu que c’est tout le sel des petites connexions entre humains qui risque d’être perdu si nous laissons la machine l’emporter. « Tout revient toujours à l’aspect humain et au fait que nous vivions une aventure commune », a-t-il dit. « C’est cela que menace l’IA. » Il a ajouté que ce n’est pas seulement la carrière des musiciens qui est en jeu mais l’idée même de la créativité. Cependant, il a assuré que le secteur de la création ne doit pas se laisser gagner par la résignation et le doute. « Les questions de gouvernance me préoccupent, les pertes d’emploi me préoccupent et la perte de créativité me préoccupe », a-t-il déclaré. « Je suis inquiet et préoccupé mais je n’ai pas peur. »
L’artiste visuelle Adelaide Damoah a estimé pour sa part que le secteur de la création devrait pouvoir négocier avec les entreprises d’IA sans faux-fuyants. « Ces systèmes sont entraînés à partir de quantités de données à peine imaginables », a-t-elle souligné. « Les images, la musique et les textes passent à travers ces systèmes de manière complètement opaque alors, dans l’ignorance, nous ne pouvons pas nous tourner vers les organisations qui nous représentent et négocier en toute connaissance de cause. »
Les décideurs politiques doivent comprendre ce qui est en jeu exactement ici, a-t-elle ajouté, et les entreprises d’IA doivent reconnaître à sa juste valeur la créativité humaine. « Leur seul moteur est l’appât du gain et nous devons y faire obstacle », a-t-elle affirmé à propos de l’actuelle ruée vers l’or des IA génératives. « J’ai envie de leur dire : ‘Si notre travail vous rapporte de l’argent, cela signifie qu’il est créateur de valeur. Si notre travail vous permet de créer de la valeur, appréciez-nous à notre juste valeur.’ C’est aussi simple que cela. »
L-R: Adelaide Damoah, visual artist; Yvonne Chaka Chaka, South African singer-songwriter and CISAC Vice President; Rob Levine, Billboard journalist; Youssou N'Dour, Senegalese singer-songwriter and CISAC Vice President; Jacopo Ettorre, Italian singer-songwriter; Simon Franglen, British composer; and Ángeles González-Sinde, Spanish screenwriter and director.
Lors de sa présentation, l’économiste Will Page a estimé la valeur totale des droits d’auteur liés à la musique à 47,2 milliards de dollars, contre 25 milliards de dollars il y a dix ans, quand il s’est penché sur ces chiffres pour la première fois. « Lorsque vous parlez au Premier Ministre ou au Président de votre pays, voilà le chiffre que vous devez mettre en avant », a-t-il conseillé en matière de lobbying.
Il a applaudi la façon dont le secteur de l’édition a pris les devants face à l’IA, bien avant que les maisons de disques ne le fassent, réussissant à changer de paradigme lors de la négociation des licences là où les maisons de disques se sont contentées de jouer des coudes pour ne laisser que des miettes aux auteurs de musique. En conséquence, ce secteur commence à obtenir des accords paritaires et non plus des accords dans lesquels la musique enregistrée se taille la part du lion.
« Cette assemblée, le public ici présent, est à l’avant-garde et non à la traîne lorsqu’il s’agit de dialoguer avec les acteurs de cette nouvelle technologie », a-t-il affirmé.
La table ronde qui a suivi l’intervention de Will Page (L’économie créative face à ses défis) a rebondi sur plusieurs des thèmes qu’il a abordés. Javed Akhtar, scénariste, parolier et Président de la société indienne IPRS, a parlé de l’évolution de l’écosystème, et des conditions de licences, à Bollywood. « Il y a dix ou quinze ans peut-être, 95 % de la musique vendue en Inde provenait des films », a-t-il expliqué, précisant que les plus grands studios faisaient tout pour devenir propriétaires de la musique. Mais la donne est en train de changer. « Aujourd’hui, en Inde, aucun contrat ne peut priver le créateur de son droit à rémunération. Les nouveaux contrats qui privent définitivement un auteur de ses droits sont considérés comme nuls par les tribunaux indiens. »
Anya Unger, réalisatrice et Présidente de LaScam, a évoqué le nouveau « transfert de la valeur » (ou « value gap ») qui se crée dans la façon dont la musique est utilisée à la télévision et au cinéma à l’ère de Netflix et Disney+. « Tout le monde pensait que le gâteau dont nous recevons une petite part allait grossir avec l’augmentation du nombre de canaux de distribution de nos œuvres », a-t-elle souligné. « Mais le gâteau n’a pas grossi, et nous avons donc dû faire plus de petits morceaux. Au bout du compte, chaque auteur se retrouve avec une minuscule part de gâteau. C’est assez décevant. »
Annette Barrett, Présidente de l’IMPF et Directrice Générale de Reservoir Media UK, a rappelé à quel point il est important que le secteur de la création se montre uni pour garantir un traitement équitable. « Nous allons devoir coopérer très étroitement », a-t-elle affirmé. « Nous devons nous soutenir mutuellement – nous, auteurs de musique, éditeurs et OGC – et être très transparents. Sur le marché actuel et à notre époque, c’est plus capital que jamais. Nous devons travailler ensemble et nous soutenir les uns les autres. »
Alexis Lanternier, Directeur Général du service de streaming Deezer, a rapporté que les FSN doivent non seulement faire face au « slop IA » (ou bouillie numérique) mais aussi à l’essor des fraudeurs qui tentent d’utiliser la musique générée par l’IA pour pomper de l’argent dans le pot commun des droits d’auteur. Il a cité des données montrant que 0,5 % des streams correspondait à l’écoute de musique uniquement générée par l’IA. « D’un certain côté, on peut se dire que ce n’est pas beaucoup », a-t-il dit. « Mais de l’autre côté, il faut penser qu’on part de zéro. D’ici un an, ce chiffre va augmenter et il est très difficile de savoir jusqu’où il va monter. »
Cristina Perpiñá-Robert, Directrice Générale de la SGAE, a souligné toute l’importance de garder les pieds sur terre face à l’IA. « On a tous tendance à voir l’IA comme une menace absolue mais nous devons arrêter », a-t-elle affirmé. « C’est complètement ridicule. »
Javed Akhtar a rebondi sur ces propos et a déclaré que les systèmes hétéroclites et les lois spécifiques à chaque pays ou territoire seraient inapplicables à la longue. « La musique ne connaît pas les frontières territoriales », a-t-il déclaré. « Une musique créée dans une petite ville d’Inde peut se retrouver cinq minutes plus tard à L.A. Nous avons donc besoin de lois internationales – et ces lois internationales ne doivent pas être anti-IA. S’il faut choisir entre l’intelligence artificielle et la stupidité naturelle, je suis du côté de l’intelligence artificielle. Mais cette intelligence artificielle doit aussi respecter l’équité. Voilà ce que j’en attends. »
Sur ce point, Annette Barrett a insisté sur l’importance de mettre en place des accords de licences aussi vite que possible. « L’IA est là et les choses s’accélèrent de plus en plus », a-t-elle fait remarquer. « Nous devons tous travailler main dans la main et nous soutenir mutuellement. La transparence est la clé. »
L-R: Alexis Lanternier, CEO, Deezer; Anja Unger, filmmaker and President of LaScam; Isabelle Szczepanski, journalist, L'Electron Libre; Annette Barrett, President of IMPF and Managing Director, Reservoir Media UK; Javed Akhtar, lyricist and Chair of IPRS; and Cristina Perpiñá-Robert, Director General of SGAE.
Intervenant dans l’après-midi, Sylvie Forbin, Vice-Directrice Générale en charge du secteur du droit d’auteur et des industries de la création à l’OMPI, est revenue sur l’importance des données pour le secteur de l’IA. « [Tout] repose désormais sur l’accès aux données – les données sont le nouvel or blanc de notre époque », a-t-elle avancé. « Les données sont ce qui nourrit les modèles d’IA, ce qui détermine ce qu’ils produisent, ce qu’ils mettent en valeur et ce qu’ils invisibilisent. »
Mais elle considère la façon dont les entreprises d’IA font honteusement pression sur les ayants droit et voudraient qu’ils soient complices de la cession de toutes leurs données constitue un plus grand sujet de préoccupation. Selon ses termes, « cela ressemble à une proposition plutôt honnête : donnez-nous vos données pour alimenter nos systèmes, sinon votre identité culturelle sera absente de l’IA ». « Cette façon de présenter les choses contient une part de vérité, c’est ce qui la rend attractive. Mais c’est une illusion. En insistant sur le risque d’exclusion et de marginalisation, elle omet un biais bien plus profond : celui de la machine elle-même. Car les grands modèles d’IA ne traitent pas les contenus de manière neutre. »
La dernière table ronde de la journée s’est penchée sur la question des politiques publiques et du soutien à la culture. Lord Kevin Brennan, ancien membre du Parlement britannique, a expliqué pourquoi il s’est tellement investi dans la protection du secteur de la création. « Je me suis toujours dit que, depuis que quelqu’un a dit à un musicien ‘Joue devant le pavillon de cet appareil qui va t’enregistrer et je te donnerai un dollar’, les musiciens se sont fait arnaquer et les auteurs de musique se sont fait arnaquer », a-t-il déclaré. « C’est ce que je pense et ce que j’ai toujours pensé. Et je crois que, quel que soit le changement technologique qui s’impose, il reste une part de ce paradigme de base. »
Emma Rafowicz, députée européenne, a dit s’être engagée en politique pour les mêmes nobles raisons. « Je pense que, quand vous défendez la culture aujourd’hui, vous savez que vous défendez en fait la démocratie », a-t-elle dit. « Et je crois que la démocratie est réellement en danger à l’heure actuelle, j’ai donc décidé de me battre pour la culture. »
Selon Irini Stamatoudi, professeure à l’Université de Nicosie à Chypre, l’avenir du secteur de la création ne peut être assuré que par l’action collective et si tout le monde parle d’une même voix, ce qui n’a pas toujours été le cas et a pu lui porter préjudice par le passé. « Je pense que nous pourrions obtenir beaucoup plus si nous étions tous unis et coordonnés plutôt que d’avoir différents points de vue sur la façon dont nous devons résoudre le problème », a-t-elle affirmé. « Je pense que les OGC, les créateurs et les décideurs politiques qui veulent s’investir dans ce domaine doivent se coordonner et décider de la meilleure manière de procéder. Et je pense que c’est là que nous avons un problème. »
Lord Brennan a rappelé toute l’importance du droit d’auteur et de la propriété intellectuelle, dont les principes ont précisément été consacrés en droit pour rémunérer et protéger la créativité humaine. Sa vision de la contribution créative de l’IA est on ne peut plus différente :
« L’IA ne crée rien », a-t-il assuré. « L’IA génère des probabilités mathématiques. C’est une machine à calculer sèche et sans âme. Elle peut produire un fac-similé très convaincant mais, en fin de compte, peu satisfaisant en soi de la création humaine. Elle ne crée rien. Elle génère des possibilités et des probabilités. L’utiliser comme un outil n’est pas un problème. L’utiliser comme un assistant au service de la créativité n’est pas un problème. Mais si on la laisse devenir notre maître, alors là cela devient un problème. De mon point de vue, toute chose entièrement ou très largement générée par une machine ne devrait pas pouvoir être protégée par le droit d’auteur, car celui-ci n’est pas prévu pour cela. »
L-R: Emmanuel Legrand, journalist, Creative Industries News; Kevin Brennan, former British MP; Angela Martins, Head of Culture and Social Development, African Union; Emma Rafowicz, Member of the European Parliament; Sam Ricketson, Professor, University of Melbourne; Irini Stamatoudi, Professor, University of Nicosia, and former Head of the Copyright Office of Greece; and Sylvie Forbin, Deputy Director General, Copyright and Creative Industries Sector, WIPO.
La journée s’est terminée par une interview de Jean-Michel Jarre, musicien, compositeur et ancien Président de la CISAC, par Cécile Rap-Veber, Directrice générale-Gérante de la société française SACEM, qui est revenue sur un grand nombre des thèmes de la journée, et plus spécifiquement sur la façon dont les créateurs utilisent la technologie.
Cécile Rap-Veber a critiqué les entreprises d’IA qui essaient d’utiliser la « mise à disposition du public » des œuvres créatives comme un blanc-seing pour agir en toute impunité. « Il y a là un grand malentendu », a-t-elle relevé. « À la disposition du public ne veut pas dire libre de droits. »
Jean-Michel Jarre a affirmé pour sa part que « la créativité humaine est la pierre angulaire de l’IA » et, en tant que telle, les acteurs du secteur de la création « méritent de recevoir leur part du gâteau numérique – non pas en tant que fournisseurs mais en tant que partenaires ».
Selon lui, toutes les nouvelles technologies qui se sont succédé dans l’histoire de la musique ont ouvert la porte à de nouvelles formes de créativité. « La technologie est aussi un outil de démocratisation », a-t-il assuré. « L’IA est bien entendu un outil et une opportunité fantastiques. Nous ne devons pas la voir comme une menace. Mais de l’autre côté, les acteurs de la tech et le monde politique ne doivent pas nous percevoir comme des personnes frileuses par rapport au progrès et à l’avenir. Nous ne devons jamais oublier que les règles et réglementations sont en fait un moyen d’accéder à la liberté. »
Pour lui, les musiciens ne doivent pas avoir peur de l’impact que l’IA aura sur l’art véritable, celui qui est créé par l’humain. Tout l’enjeu est de s’adapter aux nouvelles technologies et de tirer parti de leur potentiel créatif.
« Je pense que le prochain Miles Davis, le prochain Bad Bunny ou la prochaine Billie Eilish n’ont pas besoin d’avoir peur », a-t-il déclaré. « En tant que créateurs, ce qui rend nos créations originales et uniques se produit en fait par accident – et quelque part, nous sommes tous des voleurs. Je vole tout ce que je vois, tout ce que je lis et tout ce que j’écoute. Ce qui est intéressant, c’est aussi le fait de s’approprier la technologie. Dans dix ans, nous penserons probablement que les années 2020 étaient l’âge d’or de l’IA, car celle-ci en est aujourd’hui au même stade que quand le cinéma muet est arrivé. Avec ses ratés, ses accidents et ses limites. »
En fin de compte, l’art doit être protégé et les innovations technologiques doivent être encouragées ; sans que l’un ne se fasse entièrement au détriment de l’autre. « Nous ne devons jamais oublier que ce qui fait la grandeur d’un pays ou d’une civilisation est sa culture », a-t-il rappelé. « La culture ne fait pas baisser les bénéfices. »